Au moment de reprendre une ferme, la question n’est plus seulement de savoir comment maintenir la production, mais aussi comment sécuriser le revenu, investir intelligemment et donner une perspective durable au projet. Dans ce contexte, l’agrivoltaïsme s’impose de plus en plus comme un sujet incontournable. Bien pensé, il peut devenir un levier de résilience pour l’exploitation transmise, à condition de ne pas transformer la ferme en simple support technique pour panneaux solaires. Tout l’enjeu est là : trouver l’équilibre entre production agricole, revenus énergétiques et pérennité du métier d’agriculteur.

Pour un repreneur, l’agrivoltaïsme peut sembler séduisant : ombrage pour certaines cultures, protection des animaux, diversification des revenus, meilleure résistance aux épisodes de chaleur ou de sécheresse. Mais il soulève aussi des questions très concrètes : qui porte l’investissement ? Qui signe le bail ? Comment garantir que l’activité agricole reste prioritaire ? Quels impacts sur la reprise de l’exploitation, sa valeur et son financement ?

Pourquoi l’agrivoltaïsme attire de plus en plus les exploitations à transmettre

L’agrivoltaïsme désigne l’association, sur une même parcelle, d’une production agricole et d’une production photovoltaïque, avec une exigence centrale : l’activité agricole doit rester principale et significative. En France, ce cadre a été clarifié par la loi n° 2023-175 du 10 mars 2023 relative à l’accélération de la production d’énergies renouvelables, dite loi APER, puis précisé par le décret n° 2024-318 du 8 avril 2024 relatif au développement de l’agrivoltaïsme et aux conditions d’implantation des installations photovoltaïques sur des terrains agricoles, naturels ou forestiers.

Pourquoi cet intérêt croissant ? Parce que le climat bouscule les modèles agricoles. Sécheresses répétées, stress hydrique, coups de chaleur, baisse de rendement sur certaines cultures, pression sur les prairies… Dans ce contexte, un système photovoltaïque bien conçu peut agir comme un outil d’adaptation. Les ombrières ou structures surélevées peuvent réduire l’évaporation, limiter les brûlures sur certaines cultures et améliorer le confort des animaux dans les élevages.

Mais attention : l’agrivoltaïsme ne doit pas être pensé comme une “location de terrain à des panneaux”. La logique réglementaire française est claire : l’installation ne doit pas compromettre la vocation agricole du sol. Le dispositif doit apporter un service à l’activité agricole, et non l’inverse.

Transmission d’une ferme : ce que change l’arrivée du solaire

Lors d’une reprise, l’agrivoltaïsme ne se résume pas à une ligne sur un contrat. Il transforme plusieurs dimensions de la transmission :

  • la valeur économique de l’exploitation,
  • la structure des revenus futurs,
  • les engagements de long terme liés au foncier,
  • le niveau de liberté du repreneur,
  • la compatibilité avec le projet agricole transmis.

Dans les faits, un projet solaire peut rassurer un cédant en apportant un complément de revenus stable. Il peut aussi aider à financer la modernisation de l’outil de production ou à consolider la trésorerie. Pour le repreneur, cela peut représenter une opportunité de sécuriser l’exploitation, surtout dans les zones exposées aux aléas climatiques.

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Mais le revers existe. Si le contrat est mal rédigé, si les contraintes techniques sont trop fortes ou si le calendrier de l’installation empiète sur la reprise, l’opération peut devenir un piège. Un repreneur doit pouvoir cultiver, adapter ses assolements, faire évoluer son système et conserver la maîtrise de ses choix techniques. Une ferme transmise n’est pas un décor figé autour d’un parc solaire.

Les points clés à vérifier avant de reprendre une exploitation agrivoltaïque

Avant de signer, il est essentiel de passer le dossier au peigne fin. Voici les vérifications prioritaires :

  • Le type de structure : panneaux fixes, mobiles, trackers, ombrières, serres photovoltaïques. Tous n’ont pas le même impact agronomique.
  • La réversibilité : l’installation peut-elle être démontée facilement en fin de contrat ?
  • La durée de l’engagement : souvent longue, elle doit être compatible avec la stratégie de transmission.
  • Le partage des responsabilités : entretien, assurance, risques climatiques, maintenance, sécurité.
  • Les impacts sur les cultures ou l’élevage : accès des engins, circulation, humidité, ombrage, rendement, bien-être animal.
  • La propriété du foncier : bail rural, bail emphytéotique, convention d’occupation, mise à disposition via une société.
  • Les conditions financières : loyer, participation au capital, redevances, indexation, fiscalité.
  • La compatibilité avec la PAC et les aides : certaines structures peuvent avoir des incidences sur l’éligibilité des surfaces.

Un conseil simple : si l’on vous présente le solaire comme une “solution magique”, méfiance. Un bon projet agrivoltaïque se mesure sur le terrain, dans les rendements, dans la logistique quotidienne et dans la robustesse juridique du montage.

Le cadre légal à connaître pour éviter les mauvaises surprises

En France, l’agrivoltaïsme est encadré de manière plus stricte qu’auparavant. La loi APER du 10 mars 2023 a posé les bases d’un développement accéléré des énergies renouvelables, tout en introduisant une distinction plus nette entre photovoltaïque au sol, agrivoltaïsme et autres usages des terrains agricoles.

Le décret n° 2024-318 du 8 avril 2024 est particulièrement important : il précise les conditions d’implantation des installations agrivoltaïques et rappelle que l’installation doit rendre un service à la production agricole, comme :

  • l’adaptation au changement climatique,
  • la protection contre les aléas,
  • l’amélioration du bien-être animal,
  • ou encore l’amélioration du potentiel agronomique de la parcelle.

Le texte insiste aussi sur la nécessité de maintenir une activité agricole significative. Autrement dit, si la production d’électricité prend le dessus et marginalise l’agriculture, le projet sort de l’esprit de la réglementation. Il faut également tenir compte des règles d’urbanisme, des prescriptions locales, des avis de la chambre d’agriculture et, selon les cas, des procédures environnementales applicables.

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Le Code de l’urbanisme, le Code rural et de la pêche maritime, ainsi que les documents de planification locale peuvent aussi intervenir. Par exemple, les projets doivent s’inscrire dans les règles d’occupation des sols et respecter les protections applicables aux terres agricoles.

Autre point de vigilance : les projets peuvent être examinés au regard de la préservation des espaces naturels et agricoles. Cela signifie que l’argument “énergie verte” ne suffit pas. Il faut démontrer la réalité de l’usage agricole et la compatibilité du projet avec le territoire.

Transmission réussie : comment construire un projet gagnant-gagnant

Le meilleur scénario est celui où le solaire sert la ferme, et non l’inverse. Pour y parvenir, la transmission doit être préparée très tôt, idéalement avant la cession effective. Le repreneur doit être associé aux discussions en amont, afin de ne pas hériter d’un montage déjà verrouillé.

Quelques bonnes pratiques font la différence :

  • Écrire un projet agricole avant le projet solaire : quelles cultures, quel système d’élevage, quel assolement, quelle stratégie de long terme ?
  • Choisir une technologie adaptée : la structure doit correspondre aux besoins réels de la ferme.
  • Prévoir des scénarios de sortie : que se passe-t-il si l’activité agricole change ? Si le repreneur veut diversifier ?
  • Clarifier les revenus : qui touche quoi, sur quelle durée, avec quelles obligations ?
  • Formaliser les engagements techniques : accès aux parcelles, hauteur des structures, distance entre rangées, maintenance, circulation des machines.
  • Anticiper la fiscalité et la comptabilité : le revenu solaire peut modifier la structure économique de l’exploitation.

Dans certains cas, le solaire peut même faciliter une transmission en apportant une visibilité financière suffisante pour rassurer les banques, sécuriser un emprunt ou maintenir un niveau de revenu pendant une phase de transition. Mais cette opportunité n’a de valeur que si le repreneur garde la main sur l’exploitation.

Les risques à ne pas sous-estimer

Le succès d’un projet agrivoltaïque dépend autant de sa qualité agronomique que de sa solidité contractuelle. Plusieurs pièges reviennent souvent :

  • un contrat trop favorable à l’opérateur énergétique,
  • des rendements agricoles surestimés,
  • une perte de flexibilité pour le repreneur,
  • des coûts cachés d’entretien ou de démontage,
  • une dépendance excessive à un revenu externe,
  • des tensions entre anciens et nouveaux exploitants sur le partage des décisions.

Autre enjeu souvent sous-estimé : le regard des voisins, des élus locaux et des riverains. Une ferme qui se transforme visuellement peut susciter des interrogations. Là encore, la transparence est précieuse. Expliquer le projet, ses objectifs agricoles, ses bénéfices et ses limites aide à éviter les crispations.

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Bonnes questions à poser avant de signer

Pour sécuriser la reprise, voici une série de questions très utiles à poser au cédant, à l’opérateur solaire et aux conseillers :

  • La parcelle reste-t-elle exploitable pour toutes les cultures envisagées ?
  • Le repreneur pourra-t-il faire évoluer son système de production ?
  • Quel est l’impact mesuré sur les rendements, la qualité et la charge de travail ?
  • Que se passe-t-il en cas de sinistre, de panne ou de défaillance de l’exploitant énergétique ?
  • Le contrat prévoit-il un démantèlement complet et financé en fin de vie ?
  • Le projet est-il compatible avec les règles locales d’urbanisme et les obligations environnementales ?
  • Quelles sont les conséquences pour les aides agricoles et la PAC ?

Ces questions peuvent sembler administratives, mais elles dessinent en réalité l’avenir de la ferme. Une bonne transmission ne se limite pas à passer les clés : elle prépare la liberté d’agir du prochain exploitant.

Un nouvel outil pour les fermes, pas une fin en soi

L’agrivoltaïsme n’est ni une mode, ni une solution universelle. Il peut être un formidable outil d’adaptation pour certaines exploitations, notamment dans les territoires soumis à une forte pression climatique. Mais il doit rester au service du projet agricole, de sa transmission et de sa durabilité.

Pour une ferme en reprise, la bonne question n’est donc pas “faut-il du solaire ?”, mais “dans quelles conditions le solaire renforce-t-il réellement l’exploitation et son avenir ?”. Si la réponse est construite avec rigueur, le projet peut conjuguer production alimentaire, production d’énergie et stabilité économique. Sinon, il risque d’apporter des recettes à court terme tout en fragilisant l’outil de travail sur le long terme.

En matière de transmission agricole, la meilleure énergie reste celle qui donne au repreneur la capacité d’innover sans perdre l’âme de la ferme. Et si l’agrivoltaïsme y contribue, alors il peut devenir bien plus qu’un simple ajout technique : un vrai accélérateur de résilience.

Sources juridiques et réglementaires :

  • Loi n° 2023-175 du 10 mars 2023 relative à l’accélération de la production d’énergies renouvelables (loi APER).
  • Décret n° 2024-318 du 8 avril 2024 relatif au développement de l’agrivoltaïsme et aux conditions d’implantation des installations photovoltaïques sur des terrains agricoles, naturels ou forestiers.
  • Code de l’urbanisme, dispositions applicables aux installations photovoltaïques et à l’occupation des sols.
  • Code rural et de la pêche maritime, dispositions relatives à la vocation agricole des terres et aux baux ruraux.